
R.D.CONGO
Le GENOCIDE BANTU
UNE TECHNOLOGIE CONTEMPORAINE DE PREDATION NEOCOLONIALE
Le 6 juin dernier, une conférence intitulée « Congo et les Grands Lacs : mettre fin au génocide » s’est tenue à la Bourse du Travail de Paris, à l’initiative de plusieurs organisations et acteurs de la société civile congolaise, parmi lesquels Voie Kongo, Alter-Natifs Congo, Kongo Telema et BNK Institut.
J’y ai eu l’occasion d’exposer mon approche du Génocide Bantu en République démocratique du Congo, analysé comme une technologie contemporaine de prédation néocoloniale, inscrite dans les continuités historiques et géopolitiques des mécanismes de domination exercés sur le pays.
À travers cette intervention, j'ai souhaité proposer une autre lecture géopolitique et historique des violences de masse qui frappent la République démocratique du Congo depuis plus de trois décennies.
Loin d'une interprétation réduisant ces tragédies à de simples conflits ethniques ou à une supposée instabilité chronique africaine, mon propos visait à analyser le Génocide Bantu comme un dispositif contemporain de prédation néocoloniale articulant violences militaires, fragmentation identitaire, pillage économique et guerre informationnelle.
En m'appuyant notamment sur les mémoires et archives politiques inédites de mon père, Gérard Kamanda wa Kamanda — ancien ministre, diplomate et figure majeure du panafricanisme Congolais — j'ai cherché à mettre en lumière les continuités historiques reliant la période coloniale, les recompositions géopolitiques de l'après-guerre froide et les dynamiques actuelles de déstabilisation dans la région des Grands Lacs.
Cette réflexion interroge également le rôle des puissances occidentales, des réseaux d'influence régionaux et des récits humanitaires dans la construction d'un système international où certaines vies deviennent politiquement invisibles, tandis que la souffrance congolaise se trouve neutralisée par des narratifs dominants, des mécanismes de culpabilisation historique et une production sélective de la mémoire.
Plus largement, cette analyse entend replacer la question congolaise dans une perspective plus vaste : celle de la souveraineté africaine, de la défense des peuples bantu et de la nécessité de reconstruire une pensée stratégique, culturelle, mémorielle et spirituelle capable de résister aux logiques contemporaines d'effacement.
EXPOSE :
Le suprémacisme au service de la prédation
La notion d'extractivisme occupe aujourd'hui une place importante dans les débats contemporains. Elle désigne un modèle économique fondé sur l'exploitation intensive et l'exportation de ressources naturelles non transformées au profit des économies les plus industrialisées.
Cependant, les mécanismes de captation des richesses du Sud par les puissances dominantes ne sont pas nouveaux. Ils constituent l'un des fondements historiques du capitalisme moderne et plongent leurs racines dans la conquête des Amériques, de l'Afrique et de l'Asie par les puissances européennes.
Or, cette entreprise d'exploitation n'aurait pu être possible sans une hiérarchisation préalable des êtres humains. Qu'il s'agisse de la traite négrière ou de la colonisation, la domination économique a toujours reposé sur une construction idéologique visant à déshumaniser certains peuples et à légitimer moralement leur asservissement. Cette hiérarchisation des hommes constitue un élément central des systèmes de domination. Malcolm X rappelait d'ailleurs qu'« il ne peut y avoir de capitalisme sans racisme ».
À mes yeux, le Génocide Bantu perpétré en République démocratique du Congo depuis plus de trente ans s'inscrit dans cette continuité historique. La manipulation des identités et la fabrication de récits communautaires deviennent alors des instruments permettant de rendre possible et acceptable la prédation économique.
La guerre qui ravage le Congo ne saurait être réduite à une simple lutte pour les minerais. Elle résulte de la convergence d'intérêts multiples et de l'articulation entre des logiques de prédation économique et des projets politiques régionaux.
Pour comprendre cette guerre, il faut remonter à son histoire. Car cette guerre est née d'un pacte criminel entre, d'une part, des puissances occidentales désireuses de garantir leur accès aux minerais congolais et, d'autre part, des groupuscules extrémistes tutsis menés par Paul Kagamé et son mentor et frère d'armes, Yoweri Museveni, autour d'un projet hégémoniste et suprémaciste visant à annexer les régions orientales du Congo afin d'y établir un « Tutsiland » ou un empire hima-tutsi.
Ainsi, en échange d'un accès facilité aux ressources congolaises, des puissances occidentales ont, pendant plus de trente ans, armé, financé et offert une protection diplomatique à Paul Kagamé et Yoweri Museveni, qui feront tomber successivement plusieurs régimes dans la région — au Burundi, en Ouganda, au Rwanda et finalement au Congo — en recourant toujours à la même méthode : des coups d'État et des rébellions armées présentés comme des mouvements de défense communautaire tutsis.
Là réside, selon moi, la véritable histoire de cette guerre.
Car ce qui se joue dans la région des Grands Lacs dépasse largement la seule question minière. Derrière les violences se déploient des logiques de domination territoriale, politique et démographique visant principalement les populations bantus de la région.
Il s'agit d'un projet visant l'effacement progressif de populations entières, l'annexion de territoires et la recomposition démographique des provinces de l'Est du Congo.
Cette dynamique se manifeste notamment à travers :
• les massacres de populations civiles ;
• le déplacement forcé de communautés entières ;
• des phénomènes de repeuplement et de recomposition démographique largement absents des récits dominants ;
• des violences portant atteinte aux structures culturelles, spirituelles et identitaires des peuples Bantus ;
• l'inversion permanente des responsabilités ;
• la transformation médiatique des agresseurs en victimes ;
• l'effacement de la mémoire des victimes congolaises et la banalisation continue de leurs souffrances.
Dans ces stratégies régionales de conquête et d'influence, certaines communautés ou certaines identités sont mobilisées comme instruments de légitimation diplomatique et médiatique, au moyen de récits de victimisation servant à présenter des entreprises militaires comme de simples mécanismes de protection communautaire.
Ainsi dans la stratégie expansionniste du Rwanda et de l'Ouganda, soutenue par leurs parrains occidentaux, la communauté de réfugiés rwandais tutsis dits « Banyamulenge » est utilisée médiatiquement et diplomatiquement comme couverture à des dynamiques militaires menées par différents groupes tutsis soutenus par Kigali ou Kampala, lesquels présentent leurs exactions comme de simples actions de défense communautaire.
Mais en réalité, l'utilisation politico-militaire de ce « label Banyamulenge » n'est que l'arbre qui cache la forêt de dynamiques expansionnistes et colonisatrices plus vastes, s'inscrivant dans une continuité historique d'ambitions régionales dont Paul Kagamé et Yoweri Museveni sont aujourd'hui les principaux héritiers politiques.
Les limites de l'approche économiste et
l'impasse juridique du « Genocost »
Malheureusement, la plupart des analyses consacrées aux massacres commis en République démocratique du Congo se limitent à une lecture essentiellement économiste, centrée sur la convoitise des ressources minières stratégiques. C'est dans cette logique que s'inscrit le choix d'une partie de la société civile et des autorités congolaises de promouvoir le concept de « GENOCOST », contraction de « génocide pour gains économiques », notion qui demeure à ce jour inexistante en droit international.
Cette approche soulève pourtant plusieurs difficultés majeures.
La première est d'ordre juridique. En droit international, le génocide ne se définit pas par un préjudice économique, mais par l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel.
Or, même dans l'hypothèse d'une évolution de cette définition, dont on sait qu'elle demeure politiquement très encadrée, une difficulté fondamentale subsisterait : l'implication de membres du Gouvernement Congolais eux-mêmes, dans les circuits d'exploitation et de trafic des ressources minières de l'Est du pays. Une stratégie juridique fondée sur un concept non reconnu par les instruments internationaux risque ainsi de complexifier davantage une reconnaissance déjà fortement verrouillée sur le plan politique, tout en portant en elle de profondes contradictions.
Au-delà de la question juridique, la réduction du drame congolais à sa seule dimension économique tend à occulter l'idéologie suprémaciste et exterminatrice des acteurs à l'origine des violences. Elle dilue les responsabilités historiques du Rwanda et de l'Ouganda en les noyant dans une multiplicité d'acteurs régionaux qui, s'ils tirent profit du chaos, ne sauraient être placés sur le même plan que ceux qui ont contribué à le créer, avec le soutien de leurs parrains occidentaux.
Pourtant, de nombreux éléments permettent de documenter l'existence d'un ciblage identitaire à l'encontre des populations bantoues du Congo, qu'il s'agisse des populations autochtones ou des réfugiés hutus, lesquels représenteraient plus d'un tiers des victimes recensées dans le Rapport Mapping. Les manœuvres de repeuplement clandestin menées par le M23 à travers l'installation de populations tutsies dans certaines zones affectées par le conflit témoignent également de cette dimension identitaire.
En privilégiant exclusivement le prisme économique, nous risquons donc d'obscurcir la compréhension historique du conflit et d'orienter les choix stratégiques vers des impasses.
Ce choix est-il totalement neutre ? La question mérite d'être posée.
Car la récupération gouvernementale du concept de « GENOCOST » s'est accompagnée de la mise en place d'un ensemble de structures chargées de la réparation des victimes, regroupées autour du FONAREV, régulièrement éclaboussées par d'importants scandales financiers. L'affaire du FRIVAO constitue, à cet égard, une illustration parmi d'autres des dérives auxquelles peut conduire cette approche essentiellement économiste.
Plus fondamentalement encore, au-delà des enjeux financiers qu'elle représente, cette lecture n'offre-t-elle pas également une forme de protection politique et judiciaire ?
En effet, la reconnaissance juridique d'un génocide pourrait soulever la question des responsabilités individuelles de certains acteurs politiques et militaires congolais qui, au cours des décennies passées, se sont compromis dans diverses rébellions soutenues par les pays agresseurs. Dans cette perspective, l'adoption d'une grille de lecture strictement économique peut également apparaître comme un moyen de neutraliser certaines interrogations relatives aux responsabilités pénales.
L'approche économique, bien qu'elle éclaire certains aspects du conflit, apparaît ainsi insuffisante pour rendre compte de l'intention spécifique d'extermination qui constitue le cœur même de la qualification juridique du génocide. À l'inverse, une approche fondée sur les dimensions identitaires, culturelles et politiques présente l'avantage de s'inscrire dans les critères définis par la Convention des Nations unies de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide.
C’est pourquoi le combat pour la reconnaissance du Génocide Bantu c’est avant tout un combat pour la vérité historique !
Car ce génocide n'est ni un « dommage collatéral » du conflit rwandais, ni la conséquence mécanique d'une compétition économique. Il constitue le prolongement d'un projet politique radical nourri par une idéologie extrémiste et expansionniste visant à effacer un peuple d'un territoire donné. Reconnaître cette réalité, c'est également réaffirmer le droit des peuples africains à leur mémoire, à leur souveraineté et à leur existence historique.
Car un peuple privé de sa mémoire est un peuple condamné à subir l'histoire écrite par ses bourreaux !
Dyana Mayenga KAMANDA
